JUILLET 1962 SEPARATION

Après 8 années de guerre, j’ai 10 ans, nous sommes en 1962. L’indépendance de l’Algérie est déclarée le 01 juillet et sera célébrée le 05 juillet.

Mes parents ont fait le choix de rester en Algérie après l’indépendance, espérant qu’une vie y soit possible. Inquiets pour notre sécurité, ils décident de nous envoyer ( ma soeur et moi) en France avec Jacqueline (ma cousine) et son mari, et Albert (mon jeune oncle) et sa femme, le temps de la célébration de l’indépendance . Notre destination est Toulouse puisque le mari de ma cousine a une soeur qui vit là-bas.

Quelques jours avant le 05 juillet, nous partons pour Oran, à 60 kilomètres où nous devons prendre un avion. Quel sentiment étrange de découvrir une ville déserte  avec des stigmates de guerre. Tout es dépeuplé, le bord de mer, le centre, une ville si vivante habituellement. La plupart des français ont quitté l’Algérie. Nous nous rendons donc à l’aéroport qui se trouve à la Sénia dans la périphérie d’Oran.

Stupeur ! En arrivant nous voyons les gens entassés, les uns assis sur des bancs, les autres sur leurs sacs ou valises. Il y a des enfants, des personnes âgées, tous ont les traits tirés par l’attente et la fatigue. Certains attendent un avion pour Paris, Marseille, Bordeaux. Toutes les destinations sont possibles mais il n’y a pas d’avion. Il fait très chaud, nous avons faim et soif. Nous ne trouvons qu’une baraque qui vend des sandwichs de misère, le pain est sec par la chaleur écrasante et a du mal à retenir le camembert coulant et odorant. Pas le choix, il n’y a que ça…

Des personnes sont là depuis quelques jours. Les abords de l’aéroport de La Sénia  sont ainsi devenus des lieux d’entassement, de désordre indescriptible et de désespoir. C’est un chaos humanitaire . Deux tiers des français restants, sont pris au piège du manque de moyens de transport. Et pour cause : il n’y a pas eu  d’avion ajoutés pour répondre à l’immense et prévisible torrent des départs. Au contraire, tout a été supprimé.

Je suis choquée de voir tant de monde, tant de désespoir, tant de larmes. Voir des personnes âgées pleurer, c’est terrible pour un enfant. Nous, nous partions pour quelques semaines, mais eux, partaient pour toujours. Je suis touchée par les regards. Les uns expriment le désespoir, les autres la peur, l’angoisse, le néant…

En fin de journée, nous trouvons un hôtel où nous passerons  les nuits jusqu’à ce qu’un avion vienne nous chercher.

Premier jour aucun avion n’a atterri ou décollé. Deuxième jour idem, sauf que les gens sont de plus en plus stressés, énervés, fatigués ou plutôt épuisés. Le deuxième soir alors que nous étions à l’hôtel, je me souviens qu’une bombe a explosé, des tirs de mitraillettes ont retenti. Malheureusement ces bruits étaient devenus familiers à mes oreilles.

Chaque matin nous partions pour l’aéroport et chaque soir nous rentrions à l’hôtel. Je me souviens d’une discussion des 4 jeunes adultes, nos accompagnateurs. Mon oncle et sa femme ont décidé de rebrousser chemin et rester en Algérie. Nous n’étions plus que 4 à partir. Ma soeur et moi nous ne décidions rien, nous suivions les adultes.

Le 04 juillet, la veille de ce qui devait être une fête, nous nous rendons à La Sénia. Encore une journée chaude et compliquée nous attendait.

A 17H un avion s’est posé…. Nous nous sommes tous rués pour écouter ce qui allait être annoncé au micro:  » un DC4, envoyé par l’Allemagne en destination de TOULOUSE ».

Cet unique avion en 4 jours d’attente allait à TOULOUSE. Merci mon Dieu, cest un miracle! Nous nous sommes orienté vers la passerelle. Il y a eu des bousculades pour entrer dans l’avion, il fallait le remplir, les places n’étaient pas nominatives. . Ma cousine , ma soeur et moi étions dans l’avion quand soudain le commandant de bord dit STOP.  Le mari de ma cousine était sur la passerelle. Le commandant nous ordonne de nous asseoir, et miracle, il restait une place vide qui fut attribué à mon cousin.

C’était la première fois que je prenais l’avion, la première fois que j’allais en France, la première fois que j’allais boire du jus d’ananas. L’avion n’était pas très confortable, il y avait beaucoup de turbulences et je me souviens avoir vomis.

J’ai mis du temps avant de reboire du jus d’ananas, je trouvais ça exécrable.

Je pensais à mes parents qui étaient restés à Rio-Salado. C’était ma 2ème séparation.

SENIA.jpg

Je pensais aussi à toutes ces familles qui étaient restées à l’aéroport contre leur gré.

Arrivés à Toulouse, tout est allé très vite. 2 jours à Toulouse, puis 1 jour à Mazamet où ma cousine Claudine et son mari sont venus nous chercher. Claudine est la soeur se Jacqueline avec qui nous avons fait le voyage. Mariée à un beau militaire, elle est installée en France depuis 3 ans. C’est chez elle que je vais découvrir les Landes, Dax et la côte basque. Je trouve que la nature est belle, verte. Je suis habituée à la terre aride, la chaleur et le sirocco.

J’avais pour consigne de m’occuper de ma soeur, lui faire sa toilette et la coiffer. Je n’avais que dix ans et j’étais une petite maman. Ma soeur souffrait sans maman, moi aussi. pas de téléphone, le courrier fonctionnait mal, mon Dieu que c’était dur.

Un dimanche, pour nous changer les idées, Claudine nous a amené au cinéma à Dax. Je serais incapable de dire quel film nous avons été voir.  Par contre je peux vous détailler la violence de l’actualité qui est passée ce jour-là à l’écran avant le film. Pour les plus jeunes je dirais qu’ à la place  des publicités, nous avions des images de l’actualité. Ce que j’ai vu m’a rendue malade. J’ai été prise de maux de ventre et j’ai demandé à sortir.

ORAN 62

Rappelez-vous, j’ai quitté l’Algérie le 04 juillet à La Sénia aéroport d’Oran et le 05 c’était la fête de l’indépendance. Sur le grand écran j’ai vu le massacre qui a eu lieu à Oran et à La Sénia. Les gens ont été égorgés, fusillés ou enlevés. c’était insupportable à voir mais tout ce qui s’est passé dans ma tête et dans mon corps était d’une violence indescriptible. Mes parents, papa maman, sont-ils vivants ? Je ne voulais même pas imaginer. J’aurais préféré mourir avec eux. Cette séparation a été très très dure, elle a duré un bon mois.

Début août, un soir, il faisait nuit, je pense qu’il était entre 21H et 22H, quelqu’un a frappé à la porte. J’étais à l’étage, jouant avec mon cousin, je me penche à la fenêtre pour voir qui peut bien venir à cette heure là. Quel choc de voir les cheveux de maman, elle était debout, et le taxi qui l’avait amenée, démarra et s’enfuit dans la nuit.

A partir de ce moment, plus rien n’existait que ma mère. Je suis descendue et la scène qui est restée à jamais gravée dans ma mémoire, c’est maman assise avec toute la famille autour d’elle. Ma petite soeur qui était dans ses bras  a été prise de tremblements impressionnants que rien ne pouvaient calmer. Elle ne pouvait dire un mot, elle fixait ma mère de ses grands yeux noirs. Je crois que tout ce qu’elle n’avait pas exprimer, son corps le faisait. Cela a duré un très grand moment. Mes sentiments étaient partagés entre l’envie que maman me prenne dans ses bras et la peine de voir ma soeur dans cette souffrance immense que je partageais.

Quel soulagement mon Dieu, d’être avec sa maman. Elle est vivante et papa aussi, je vais pouvoir retourner dans mon pays natal. J’ai eu ce sentiment que plus rien ne peut vous arriver parce que maman est là.

Je me suis documenté sur cette journée du 05 juillet 1962 à Oran. Avant internet, je me suis acheté des livres et avec internet j’ai pu voir et revoir le film d’actualité que j’avais vu au cinéma. J’ai vu cet été, ma cousine avec qui j’avais fait le voyage, je lui ai posé beaucoup de questions pour vérifier si mes souvenirs étaient fidèles à la réalité.

Pourquoi j’écris mon histoire ? Pour moi et pour mes enfants. Pour moi car c’est un exutoire et je pense sincèrement que mon histoire est singulière, riche en évènements aussi bien tragiques que merveilleux. Pour mes enfants car il y a des questions qu’ils ne penseront pas à me poser, et l’écrit est la meilleure façon de donner la même information à chacun. C’est important de transmettre l’histoire familiale, c’est mon avis.

Je n’écris que le ressenti et le vécu d’une enfant de 10 ans, sans jugement.

4 commentaires sur “JUILLET 1962 SEPARATION

  1. Quand je te lis Mary-Claude j’ai les larmes qui montent aux yeux.
    Tu fais si bien ressentir tout ce que tu as vécu. L’insouciance, puis le fracas, la séparation, l’arrachement.
    Tout cela te constitue, ton témoignage est un trésor pour toi, tes enfants et nous qui avons la chance de te lire.
    Ton récit est poignant, les sentiments que tu décris sont très forts et ont conservé une telle verdeur en toi…
    Ces souvenirs que tu couches sur le papier, continues de les mettre en mots.
    à bientôt

    Aimé par 1 personne

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