S’ENTRAIDER, S’ENTR’AIMER

Je n’ai pas de mode d’emploi face à une personne blessée.

Chacun est unique, chaque blessure est unique aussi. Mais étant moi-même un blessé qui ai la chance d’être accompagné, je peux simplement partager mon expérience.

Quand je suis amené à rencontrer quelqu’un de blessé dans sa mémoire, dans son corps, dans son coeur, je me force à l’écouter avec beaucoup d’attention. Je ne le coupe pas dans son récit sauf si je n’ai pas bien entendu une phrase, car un récit dérangé peut provoquer une fermeture. Je retiens tout ce qui peut être positif pour le souligner lorsqu’il me demandera mon avis. Souvent, en agissant ainsi, en étant tout écoute, les bouchons de blocage s’entrouvrent un petit peu. En acceptant d’accompagner l’autre avec beaucoup de délicatesse, je ne vais que jusqu’où il me permet d’aller, pas plus loin.

Quelqu’un de blessé, c’est comme un champ de mines. Il faut accepter son rythme. Un pas après l’autre.

Pour aider la personne blessée, il faut aussi accepter d’être aidé par elle. Si vous savez la remercier pour ce qu’elle vous apporte, elle pourra oser faire appel un jour à votre aide.

Aider, c’est souvent s’accompagner soi-même.

Aider les autres, c’est accompagner en acceptant de ne pas tout comprendre.”

Extrait de “Tagueurs d’espérance”, préfacé par Boris Cyrulnik

22 JUILLET

Comme chaque année, mon coeur est en miettes le 22 juillet. Ce jour était pour moi l’occasion de passer une journée de bonheur avec mes parents, ma soeur et sa famille, la mienne. C’est l’anniversaire de maman.

Je me souviens du dernier 22 juillet comme si c’était hier. J’ avais fait livrer à maman un magnifique bouquet de roses rouges avec un petit mot  » ce bouquet n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan d’amour que j’ai pour toi ». Le livreur a sonné à midi, comme je l’avais demandé. Maman serait à table et pourrait avoir la surprise. Et voilà c’était la première fois que maman dormait autant. Elle n’a rien entendu, rien vu. En milieu d’après midi je l’ai aidé à se lever, je ne savais pas qu’elle ne sortirait plus de sa chambre.

Elle a regardé le bouquet de fleurs et  lu la petite carte. Elle m’a regardé et m’a parlé avec ses yeux. Son regard m’exprimait son amour, sa gratitude, mais aussi la peine de me voir souffrir. Elle était comme désolée…Maman je t’aime, non ne me quitte pas, pas encore…

Maman est décédée 10 jours après son anniversaire, une fois qu’elle a vu ses enfants et petits-enfants. Mon amour de maman est partie.

Dix neuf mois après, mon papa s’en est allé aussi nous laissant orphelines à tout jamais. Il n’a pas supporté cette séparation et s’est laissé glisser.

Trois ans après, ma petite soeur a développé un cancer. Sa maladie a duré 14 mois.

Le 22 juillet, à 5h du matin je reçois un appel de mon beau-frère, Jo est dans le coma, c’est la fin… Nous filons vite à l’hôpital à 75 kms de la maison. Je suis intérieurement en lambeaux. j’ai peur de la perdre, pourtant je sais que c’est inévitable vu son état. Mourir le 22 juillet, non ce n’est pas possible !

Nous arrivons dans la chambre, où tous ceux qui habitent plus près sont déjà là. Ma petite soeur est sans vie, avec un masque à oxygène. Elle respire difficilement. De sa bouche sort un liquide marron.

Je l’embrasse, je lui dit que je l’aime, au creux de l’oreille. Je demande à tous si ça ne les dérange pas que je prie pour ma sœur. Ma sœur et moi avons souvent prié ensemble pendant sa maladie. Je lui avais promis que si un jour elle pouvait plus prier, je le ferais pour elle, et ce jour arriva.

Vers 13h, ce 22 juillet, ma sœur a ouvert les yeux, m’a regardé et a dit  » c’est l’anniversaire de maman et j’ai failli y passer ». Nous étions tous ébahis !

Elle regarde autour d’elle, demande quelle heure il est et dit  » mais on ne m’a pas donné mon petit déjeuner? »

L’infirmière lui apporta un bol de café et de la brioche, c’est ce qu’elle avait demandé.

Elle ne me quittait pas des yeux. Lorsque je sortais un peu de la chambre, elle demandait où j’étais et ma fille ou mon mari venaient me chercher aussitôt.

Elle a eu le temps de parler à chacun. Nous sommes partis en fin d’après midi. Vers minuit elle a replongé dans le coma pour s’éteindre après une longue agonie le 23 Juillet à 16h. D’un côté c’est moi qui lui tenais la main, de l’autre c’était son mari.

Mes 3 amours étaient définitivement partis…

LE RETOUR

Après un mois passé dans les Landes en France, près de Dax, maman est venue nous chercher, ma soeur et moi, pour retourner dans notre pays natal voir article Juillet 1962 séparation). J’ étais émerveillée par la végétation de cette région. Chez nous les terres étaient arides. Tout était différent, l’accent, la cuisine, les gens… Il m’aurait fallu plus de temps pour me fondre dans cette façon de vivre.

Nous avons pris le train pour Perpignan. Jacqueline avec qui nous étions arrivées en France, repartait avec nous. Son mari était déjà en Algérie pour son travail.  Aussitôt à Perpignan nous rejoignîmes  un hôtel situé au centre de la ville. Il était chic à mon goût de petite fille. Le lendemain nous prîmes le bateau à Port Vendre.

Je garde un très beau souvenir de cette traversée de la mer méditerranée. Il faisait beau, la mer était d’un bleu profond et d’un calme apaisant. À part le temps du sommeil et du repas, nous avons passé la majeur partie  sur le pont à admirer les dauphins qui dansaient autour du bateau. Ils étaient nombreux et semblaient nous faire une haie d’honneur. J’étais émerveillée et mon regard les suivait puis s’orientait vers l’horizon où la mer n’avait pas de fin. De tous les côtés, point de terre. C’était beau et impressionnant à la fois. Mon coeur se réjouissait à l’idée de retrouver mon papa, ma maison, mon village, mes cousins, mon chien, restés là-bas. Plus les heures passaient, plus j’étais impatiente.

Vingt quatre heures de traversée et nous arrivâmes à Oran, magnifique ville ensoleillée.

Mon père nous attendait. Quel bonheur, que d’émotions ! Tout se mélange dans ma tête, je suis heureuse et inquiète à la fois. Avec toutes les images vues aux  informations qu’en sera-t-il de notre sécurité ? La joie et le bonheur de respirer l’air de mon pays effacent d’un coup toutes les pensées négatives.

Soixante kilomètres parcourus et me revoilà chez moi. Je retrouve mon chien médor, mes voisins algériens, mon cousin François, ma cousine Isabelle, mes oncles François et Albert, mes tantes Isabelle et Rose appelée Rosette.

Quand nous avons quittés l’Algérie le 04 juillet, cela faisait 3 mois que mon oncle, le frère de ma mère, avait été pris en otage. À notre retour, personne n’avait de nouvelles de lui malgré toutes les recherches.

Mes cousins riaient de moi. Ils disaient que j’avais l’accent français, enfin c’était l’accent du sud-ouest. J’en jouais un peu, surtout lorsque j’appelais mamaan ! Très vite j’ai repris mon accent qui n’en était pas un pour moi.

Je retrouve la chaleur intense, les habitudes de vie, comme rester à la fraîcheur en début d’après-midi et s’allonger à même le sol sur une couverture. Le rythme était dicté par le climat. Nous avions 3 mois de vacances scolaires l’été, tant il faisait chaud. Mon père portait un casque colonial en guise de chapeau. Chaque habitant arrosait sa terrasse, son bout de trottoir pour donner un peu de fraîcheur au béton ardent.

Les jours d’été défilaient. Nous étions souvent en famille. Chez mes parents il y avait souvent de grandes tablées. Tout le monde se sentait bien. La vie avait repris son cours, presque normalement,  sauf que la plupart de nos voisins et amis avaient quittés l’Algérie définitivement.

Le jour de la rentrée des classes arriva. J’étais en CM2 avec ma cousine Isabelle. Nous étions si peu d’européennes. Notre institutrice s’appelait Josette Povéda. Elle était charmante. Le soir après la classe, elle nous accueillait chez elle pour nous aider aux devoirs. Le grand changement fut d’avoir un maître d’arabe plusieurs heures par semaine. J’apprenais à écrire de droite à gauche en commençant le cahier par la dernière page. Ce maître était sévère et usait de la règle en bois sur le bout des doigts.

Isabelle et moi nous rentrions à pieds après l’école. Tout se passait bien jusqu’au jour où 3 à 4 jeunes de 15 à 17 ans nous suivaient de près. Chacun avait un roseau à la main. Alors que nous étions à mi-chemin, ils commencèrent à nous planter aux fesses les aiguilles qu’ils avaient mis au bout de leurs bâtons. En l’écrivant j’ai encore cette sensation de cheveux qui se dressent sur la tête, de poils qui s’hérissent et de jets d’ électricité qui me parcouraient le corps. plus je serrais les fesses, plus c’était douloureux.

Nous fîmes un bout de chemin ainsi, puis ils disparurent. Nous étions terrorisés. Arrivés à la maison où nos parents nous attendaient, nous racontâmes en pleurs notre agression. Cet évènement changea beaucoup de choses car nous comprîmes que même si nous étions du pays, tout avait changé et nous n’étions pas à l’abri d’actes isolés.

À partir de ce jour, nous ne sortions plus sans nos parents. Mon père et mon oncle s’organisaient pour nous accompagner et aller nous chercher à l’école.

Quelque chose venait de se briser et la peur est venue s’installer. Je n’avais que 10 ans.

RIO_SALADO_Souvenirs