LE RETOUR

Après un mois passé dans les Landes en France, près de Dax, maman est venue nous chercher, ma soeur et moi, pour retourner dans notre pays natal voir article Juillet 1962 séparation). J’ étais émerveillée par la végétation de cette région. Chez nous les terres étaient arides. Tout était différent, l’accent, la cuisine, les gens… Il m’aurait fallu plus de temps pour me fondre dans cette façon de vivre.

Nous avons pris le train pour Perpignan. Jacqueline avec qui nous étions arrivées en France, repartait avec nous. Son mari était déjà en Algérie pour son travail.  Aussitôt à Perpignan nous rejoignîmes  un hôtel situé au centre de la ville. Il était chic à mon goût de petite fille. Le lendemain nous prîmes le bateau à Port Vendre.

Je garde un très beau souvenir de cette traversée de la mer méditerranée. Il faisait beau, la mer était d’un bleu profond et d’un calme apaisant. À part le temps du sommeil et du repas, nous avons passé la majeur partie  sur le pont à admirer les dauphins qui dansaient autour du bateau. Ils étaient nombreux et semblaient nous faire une haie d’honneur. J’étais émerveillée et mon regard les suivait puis s’orientait vers l’horizon où la mer n’avait pas de fin. De tous les côtés, point de terre. C’était beau et impressionnant à la fois. Mon coeur se réjouissait à l’idée de retrouver mon papa, ma maison, mon village, mes cousins, mon chien, restés là-bas. Plus les heures passaient, plus j’étais impatiente.

Vingt quatre heures de traversée et nous arrivâmes à Oran, magnifique ville ensoleillée.

Mon père nous attendait. Quel bonheur, que d’émotions ! Tout se mélange dans ma tête, je suis heureuse et inquiète à la fois. Avec toutes les images vues aux  informations qu’en sera-t-il de notre sécurité ? La joie et le bonheur de respirer l’air de mon pays effacent d’un coup toutes les pensées négatives.

Soixante kilomètres parcourus et me revoilà chez moi. Je retrouve mon chien médor, mes voisins algériens, mon cousin François, ma cousine Isabelle, mes oncles François et Albert, mes tantes Isabelle et Rose appelée Rosette.

Quand nous avons quittés l’Algérie le 04 juillet, cela faisait 3 mois que mon oncle, le frère de ma mère, avait été pris en otage. À notre retour, personne n’avait de nouvelles de lui malgré toutes les recherches.

Mes cousins riaient de moi. Ils disaient que j’avais l’accent français, enfin c’était l’accent du sud-ouest. J’en jouais un peu, surtout lorsque j’appelais mamaan ! Très vite j’ai repris mon accent qui n’en était pas un pour moi.

Je retrouve la chaleur intense, les habitudes de vie, comme rester à la fraîcheur en début d’après-midi et s’allonger à même le sol sur une couverture. Le rythme était dicté par le climat. Nous avions 3 mois de vacances scolaires l’été, tant il faisait chaud. Mon père portait un casque colonial en guise de chapeau. Chaque habitant arrosait sa terrasse, son bout de trottoir pour donner un peu de fraîcheur au béton ardent.

Les jours d’été défilaient. Nous étions souvent en famille. Chez mes parents il y avait souvent de grandes tablées. Tout le monde se sentait bien. La vie avait repris son cours, presque normalement,  sauf que la plupart de nos voisins et amis avaient quittés l’Algérie définitivement.

Le jour de la rentrée des classes arriva. J’étais en CM2 avec ma cousine Isabelle. Nous étions si peu d’européennes. Notre institutrice s’appelait Josette Povéda. Elle était charmante. Le soir après la classe, elle nous accueillait chez elle pour nous aider aux devoirs. Le grand changement fut d’avoir un maître d’arabe plusieurs heures par semaine. J’apprenais à écrire de droite à gauche en commençant le cahier par la dernière page. Ce maître était sévère et usait de la règle en bois sur le bout des doigts.

Isabelle et moi nous rentrions à pieds après l’école. Tout se passait bien jusqu’au jour où 3 à 4 jeunes de 15 à 17 ans nous suivaient de près. Chacun avait un roseau à la main. Alors que nous étions à mi-chemin, ils commencèrent à nous planter aux fesses les aiguilles qu’ils avaient mis au bout de leurs bâtons. En l’écrivant j’ai encore cette sensation de cheveux qui se dressent sur la tête, de poils qui s’hérissent et de jets d’ électricité qui me parcouraient le corps. plus je serrais les fesses, plus c’était douloureux.

Nous fîmes un bout de chemin ainsi, puis ils disparurent. Nous étions terrorisés. Arrivés à la maison où nos parents nous attendaient, nous racontâmes en pleurs notre agression. Cet évènement changea beaucoup de choses car nous comprîmes que même si nous étions du pays, tout avait changé et nous n’étions pas à l’abri d’actes isolés.

À partir de ce jour, nous ne sortions plus sans nos parents. Mon père et mon oncle s’organisaient pour nous accompagner et aller nous chercher à l’école.

Quelque chose venait de se briser et la peur est venue s’installer. Je n’avais que 10 ans.

RIO_SALADO_Souvenirs

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