DERNIÈRE LIGNE DROITE

IMG_2573On dit bien que toutes les bonnes choses ont une fin, les mauvaises aussi, heureusement !

Plus rien n’est pareil dans mon pays natal. Plus les jours passent, plus j’entends les adultes parler de notre départ définitif pour la France. Mes parents ont commencé à préparer des affaires, des cartons, des valises.

Un évènement  a décidé mon père à nous rapatrier en France. J’ai n’en ai eu connaissance qu’une fois adulte, par mon oncle Albert qui me la rapporté. Mes parents, pour me protéger, ne m’en ont jamais parlé. Mon père a été choqué, outré, mais surtout, a craint pour ma vie lorsqu’un algérien adulte, plutôt vieux, a osé demander ma main en mariage, je n’avais que dix ans et demi. Cet évènement a accéléré notre départ vers la France.

Pas de temps à perdre.

Maman qui avait un esprit très pratique, a confectionné de grands sacs très solides avec du tissu épais, genre bâche. Ces sacs serviront de valises. Chacun se débrouillait avec les moyens du bord, les magasins étant pour la plupart fermés.

Chaque jour des familles remplissaient des containers qui étaient acheminés jusqu’au port d’Oran pour un aller simple vers la France.

Et puis un jour, arriva notre tour! Mes parents ont pris le stricte minimum. Beaucoup de nos affaires sont restées là-bas, perdues à tout jamais, mes jouets et ceux de ma soeur, des meubles, des vêtements, de la vaisselle, la robe de mariée de maman et ses accessoires, des affaires de mes grands-parents …

Dans mon imagination d’enfant, je pense qu’en France il n’y a pas les délicieux bonbons que j’achète ici dès que j’ai quelques sous en poche. Je décide donc de m’en faire une réserve que  je range dans une grande boîte à chaussures.

Chaque fois que je vais à l’épicerie de Monsieur et Madame Florez, un petit couple  âgé mais très gentil, je reviens avec quelques sucreries que je m’empresse de mettre dans cette boîte. Je la garde précieusement. Souvent je vais l’ouvrir, je suis si tentée de savourer son contenu mais non, je résiste car en France papa n’aura pas de travail donc pas d’argent donc pas de friandises pour moi. L’odeur qui s’en dégage me ravit et je me contente de cela pour l’instant. Pendant cette dernière année, je remplis régulièrement ma boîte à trésors sucrés.

Cette histoire de bonbons s’est mal terminée, hélas!

Tout d’abord, peu après notre départ d’Algérie, le couple d’épiciers d’origine espagnol, sans enfants et qui avaient décidé de rester définitivement en Algérie, a été retrouvé égorgé dans le petit  magasin. Cette nouvelle nous a beaucoup attristée. Nous les aimions tellement!

Ensuite, je n’ai jamais pu déguster mes fameux bonbons, puisque ma petite soeur et sa petite copine du moment, les ont trouvés et s’en s’ont fait un festin. Ce que j’ai ressenti lorsque j’ai découvert la boîte vide, est indicible. J’en ai pleuré et j’ai longtemps souffert de ce vol, je l’ai vécu comme une profonde trahison. Ce ne sont pas uniquement les bonbons que je pleurais mais tout ce qu’elle représentait. C’est la seule chose que j’avais préparé. J’avais décidé de faire durer le souvenir de mon village, en dégustant lentement ces gourmandises pour faire durer ce plaisir dans le temps.

Encore aujourd’hui quand j’y pense, j’ai de la peine pour la petite fille que j’étais et qui avait rempli cette boîte, d’un peu de son pays. Elle ne retrouvera ni ses bonbons, ni son pays.

Je continue mon année de CM2 jusqu’au bout, avec de très bons résultats. Mon passage en 6eme est accepté, sans examen bien sûr. En ce temps là, les bons élèves passaient d’office au collège (que l’on appelait lycée), les moyens passaient obligatoirement un examen qui déterminait leur admission ou pas, les mauvais redoublaient la classe.

Tout devient très compliqué, et pourtant nous sommes si bien chez nous. Cette petite maison que mes parents avaient fait construire dans un quartier populaire de la commune, était notre nid, et nous y accueillions de nombreux invités. Maman cuisinait beaucoup et nous régalait tous, petits et grands. À deux reprises nous avons dû quitter cette maison pour aller au centre ville où nous étions plus en sécurité. J’ai été témoin d’émeutes importantes et violentes C’est le patron de mon père, Monsieur Bour, qui nous offrait un logement, deux pièces, une grande terrasse couverte et une grande cour où papa pouvait garer sa voiture. Médor, notre gentil chien, nous suivait partout.

J’aimais beaucoup le centre, à proximité de la place du village. Avant l’indépendance c’état un village vivant où se produisaient de nombreuses fêtes connues dans toute l’Oranie.

Papa continue à travailler pour Mr Bour, riche colon rentré en France. C’est très risqué de circuler vers la ferme et l’exploitation dont il était le commis (aujourd’hui on dirait directeur ou gérant). Il avait un garde du corps, qui l’accompagnait dans ses déplacements professionnels. Celui-ci était grand, habillé en treillis, et armé jusqu’aux dents. C’était impressionnant pour l’enfant que j’étais. Pourtant ce grand monsieur, Mr Alcaraz, avait un coeur sensible. Je me souviens du jour où maman avait été chez sa belle-soeur, accompagnée de ma petite soeur. Je restais souvent seule. Ce jour là,  papa et son gardien avaint déjeuné avec moi. Juste avant le repas, papa m’avait demandé de prier, c’était important dans ma famille de remercier Dieu pour le repas de chaque jour. j’ai prié en fermant les yeux et j’ai demandé à Dieu de garder mon papa et Mr Alcaraz, de les protéger de toute attaque et je l’ai remercié de l’exaucement de ma prière. Lorsque j’ai ouvert les yeux, le grand monsieur était en larmes, ému et touché. Il s’est levé et est venu me faire un chaleureux bisou en me disant merci.

Beaucoup de questions restaient sans réponse. Où allions-nous vivre en France ? Je savais qu’en arrivant nous serions accueillis par tonton Raymond, le frère de maman qui habitait à Perpignan. Militaire de carrière, il vivait en caserne avec ma tante et mes deux cousines, Marie-Lise et Caroline.

Je savais que mon enfance resterait à tout jamais en Algérie, mon présent dépendait des évènements et des décisions de mes parents, mon avenir était flou, noyé dans le brouillard de mes pensées.

22 JUILLET

Comme chaque année, mon coeur est en miettes le 22 juillet. Ce jour était pour moi l’occasion de passer une journée de bonheur avec mes parents, ma soeur et sa famille, la mienne. C’est l’anniversaire de maman.

Je me souviens du dernier 22 juillet comme si c’était hier. J’ avais fait livrer à maman un magnifique bouquet de roses rouges avec un petit mot  » ce bouquet n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan d’amour que j’ai pour toi ». Le livreur a sonné à midi, comme je l’avais demandé. Maman serait à table et pourrait avoir la surprise. Et voilà c’était la première fois que maman dormait autant. Elle n’a rien entendu, rien vu. En milieu d’après midi je l’ai aidé à se lever, je ne savais pas qu’elle ne sortirait plus de sa chambre.

Elle a regardé le bouquet de fleurs et  lu la petite carte. Elle m’a regardé et m’a parlé avec ses yeux. Son regard m’exprimait son amour, sa gratitude, mais aussi la peine de me voir souffrir. Elle était comme désolée…Maman je t’aime, non ne me quitte pas, pas encore…

Maman est décédée 10 jours après son anniversaire, une fois qu’elle a vu ses enfants et petits-enfants. Mon amour de maman est partie.

Dix neuf mois après, mon papa s’en est allé aussi nous laissant orphelines à tout jamais. Il n’a pas supporté cette séparation et s’est laissé glisser.

Trois ans après, ma petite soeur a développé un cancer. Sa maladie a duré 14 mois.

Le 22 juillet, à 5h du matin je reçois un appel de mon beau-frère, Jo est dans le coma, c’est la fin… Nous filons vite à l’hôpital à 75 kms de la maison. Je suis intérieurement en lambeaux. j’ai peur de la perdre, pourtant je sais que c’est inévitable vu son état. Mourir le 22 juillet, non ce n’est pas possible !

Nous arrivons dans la chambre, où tous ceux qui habitent plus près sont déjà là. Ma petite soeur est sans vie, avec un masque à oxygène. Elle respire difficilement. De sa bouche sort un liquide marron.

Je l’embrasse, je lui dit que je l’aime, au creux de l’oreille. Je demande à tous si ça ne les dérange pas que je prie pour ma sœur. Ma sœur et moi avons souvent prié ensemble pendant sa maladie. Je lui avais promis que si un jour elle pouvait plus prier, je le ferais pour elle, et ce jour arriva.

Vers 13h, ce 22 juillet, ma sœur a ouvert les yeux, m’a regardé et a dit  » c’est l’anniversaire de maman et j’ai failli y passer ». Nous étions tous ébahis !

Elle regarde autour d’elle, demande quelle heure il est et dit  » mais on ne m’a pas donné mon petit déjeuner? »

L’infirmière lui apporta un bol de café et de la brioche, c’est ce qu’elle avait demandé.

Elle ne me quittait pas des yeux. Lorsque je sortais un peu de la chambre, elle demandait où j’étais et ma fille ou mon mari venaient me chercher aussitôt.

Elle a eu le temps de parler à chacun. Nous sommes partis en fin d’après midi. Vers minuit elle a replongé dans le coma pour s’éteindre après une longue agonie le 23 Juillet à 16h. D’un côté c’est moi qui lui tenais la main, de l’autre c’était son mari.

Mes 3 amours étaient définitivement partis…

LE RETOUR

Après un mois passé dans les Landes en France, près de Dax, maman est venue nous chercher, ma soeur et moi, pour retourner dans notre pays natal voir article Juillet 1962 séparation). J’ étais émerveillée par la végétation de cette région. Chez nous les terres étaient arides. Tout était différent, l’accent, la cuisine, les gens… Il m’aurait fallu plus de temps pour me fondre dans cette façon de vivre.

Nous avons pris le train pour Perpignan. Jacqueline avec qui nous étions arrivées en France, repartait avec nous. Son mari était déjà en Algérie pour son travail.  Aussitôt à Perpignan nous rejoignîmes  un hôtel situé au centre de la ville. Il était chic à mon goût de petite fille. Le lendemain nous prîmes le bateau à Port Vendre.

Je garde un très beau souvenir de cette traversée de la mer méditerranée. Il faisait beau, la mer était d’un bleu profond et d’un calme apaisant. À part le temps du sommeil et du repas, nous avons passé la majeur partie  sur le pont à admirer les dauphins qui dansaient autour du bateau. Ils étaient nombreux et semblaient nous faire une haie d’honneur. J’étais émerveillée et mon regard les suivait puis s’orientait vers l’horizon où la mer n’avait pas de fin. De tous les côtés, point de terre. C’était beau et impressionnant à la fois. Mon coeur se réjouissait à l’idée de retrouver mon papa, ma maison, mon village, mes cousins, mon chien, restés là-bas. Plus les heures passaient, plus j’étais impatiente.

Vingt quatre heures de traversée et nous arrivâmes à Oran, magnifique ville ensoleillée.

Mon père nous attendait. Quel bonheur, que d’émotions ! Tout se mélange dans ma tête, je suis heureuse et inquiète à la fois. Avec toutes les images vues aux  informations qu’en sera-t-il de notre sécurité ? La joie et le bonheur de respirer l’air de mon pays effacent d’un coup toutes les pensées négatives.

Soixante kilomètres parcourus et me revoilà chez moi. Je retrouve mon chien médor, mes voisins algériens, mon cousin François, ma cousine Isabelle, mes oncles François et Albert, mes tantes Isabelle et Rose appelée Rosette.

Quand nous avons quittés l’Algérie le 04 juillet, cela faisait 3 mois que mon oncle, le frère de ma mère, avait été pris en otage. À notre retour, personne n’avait de nouvelles de lui malgré toutes les recherches.

Mes cousins riaient de moi. Ils disaient que j’avais l’accent français, enfin c’était l’accent du sud-ouest. J’en jouais un peu, surtout lorsque j’appelais mamaan ! Très vite j’ai repris mon accent qui n’en était pas un pour moi.

Je retrouve la chaleur intense, les habitudes de vie, comme rester à la fraîcheur en début d’après-midi et s’allonger à même le sol sur une couverture. Le rythme était dicté par le climat. Nous avions 3 mois de vacances scolaires l’été, tant il faisait chaud. Mon père portait un casque colonial en guise de chapeau. Chaque habitant arrosait sa terrasse, son bout de trottoir pour donner un peu de fraîcheur au béton ardent.

Les jours d’été défilaient. Nous étions souvent en famille. Chez mes parents il y avait souvent de grandes tablées. Tout le monde se sentait bien. La vie avait repris son cours, presque normalement,  sauf que la plupart de nos voisins et amis avaient quittés l’Algérie définitivement.

Le jour de la rentrée des classes arriva. J’étais en CM2 avec ma cousine Isabelle. Nous étions si peu d’européennes. Notre institutrice s’appelait Josette Povéda. Elle était charmante. Le soir après la classe, elle nous accueillait chez elle pour nous aider aux devoirs. Le grand changement fut d’avoir un maître d’arabe plusieurs heures par semaine. J’apprenais à écrire de droite à gauche en commençant le cahier par la dernière page. Ce maître était sévère et usait de la règle en bois sur le bout des doigts.

Isabelle et moi nous rentrions à pieds après l’école. Tout se passait bien jusqu’au jour où 3 à 4 jeunes de 15 à 17 ans nous suivaient de près. Chacun avait un roseau à la main. Alors que nous étions à mi-chemin, ils commencèrent à nous planter aux fesses les aiguilles qu’ils avaient mis au bout de leurs bâtons. En l’écrivant j’ai encore cette sensation de cheveux qui se dressent sur la tête, de poils qui s’hérissent et de jets d’ électricité qui me parcouraient le corps. plus je serrais les fesses, plus c’était douloureux.

Nous fîmes un bout de chemin ainsi, puis ils disparurent. Nous étions terrorisés. Arrivés à la maison où nos parents nous attendaient, nous racontâmes en pleurs notre agression. Cet évènement changea beaucoup de choses car nous comprîmes que même si nous étions du pays, tout avait changé et nous n’étions pas à l’abri d’actes isolés.

À partir de ce jour, nous ne sortions plus sans nos parents. Mon père et mon oncle s’organisaient pour nous accompagner et aller nous chercher à l’école.

Quelque chose venait de se briser et la peur est venue s’installer. Je n’avais que 10 ans.

RIO_SALADO_Souvenirs

MA SOLITUDE

Je me suis épanchée dans l’article « Différente« , en laissant parler mon coeur sur tout son ressenti.  je vous rappelle que je suis née 10 mois après le décès du 1er enfant de mes parents. Je l’appelais  mon petit frère, et c’est seulement adulte, que j’ai réalisé que c’était mon grand frère et par conséquent j’étais la deuxième de la fratrie et non pas l’aînée comme tout le monde le prétendait. Dans ma construction identitaire, ce travail a été important.

J’ai grandi entourée, mais seule. J’ai été fille unique jusqu’à l’âge de 6 ans. Chez mes parents, il y avait toujours du monde, j’avais beaucoup de cousins et cousines, des amies, mais le soir chacun repartait et je me sentais seule, ou du moins j’avais un manque. Aussi étrange que cela puisse paraître, mon grand frère me manquait alors que je ne l’avais pas connu. Il y avait une espèce de mélancolie en moi. Je rêvais d’avoir un frère ou une soeur et je le répétais souvent à ma mère. Tous,  autour de moi en avaient, un, deux ou même trois.

Un soir d’automne, avant le couvre-feu, ma cousine Claudine me propose d’aller  passer la nuit chez elle. Cela arrivait de temps en temps, donc pour moi c’était quelque chose d’habituel, je ne me posais pas de questions. Je passais la nuit entre mes 2 cousines qui, bien plus âgées que moi, s’amusaient à me faire peur en me racontant des histoires de croque-mitaines. Je restais figée entr’elles, et m’endormais malgré tout.

Dès le matin, Claudine me dit : « nous allons chez toi, je crois que ta mère a eu un bébé ». Je ne réponds pas, je deviens muette. Je marche à côté d’elle. Cette nouvelle me semblait tellement loin de ma réalité. Personne ne m’a dit que maman allait avoir un bébé, même pas elle, ce n’est pas possible. J’ai bien remarqué qu’elle avait un gros ventre et chaque fois que je lui ai demandé « pourquoi tu as un gros ventre maman », elle me répondait « j’ai trop mangé ma fille ». Cette réponse me satisfaisait et je ne cherchais pas plus loin, d’ailleurs je ne connaissais pas grand chose en la matière.

Nous ouvrons le portail, traversons la cour puis nous entrons dans la maison et nous nous dirigeons vers la chambre de mes parents. Je m’arrête à la porte, stupéfaite devant le tableau qui s’offre à moi. Je vois maman couchée, et dans le lit  près d’elle, si près, une tête bien ronde et chevelue, celle d’un bébé. Le médecin et la sage femme sont encore là. Ils y ont passé la nuit, car avec le couvre feu ils n’ont pas pu sortir de la maison après l’accouchement. C’était un couple, Mr et Mme Bardi, je me souviens d’eux. « C’est une fille » me dit-on, « elle est née hier soir à 21h00 » ! Je suis là, je n’ose pas bouger. Je me souviens de ma non-réaction. Moi qui désirais tant avoir une petite soeur, je ne sais pas si j’étais heureuse ou pas. J’ai eu une sensation de trahison. Qu’allais-je partager avec ce petit bébé ? J’étais habituée à partager mes jeux avec des enfants de mon âge, c’est sûrement ça dont je rêvais. J’allais faire 6 ans, j’ai vécu un choc.

Bien sûr, les jours, les mois ont passé et ma petite soeur a pris beaucoup de place dans mon coeur et dans la maison. J’aimais tenir le landau et partir en promenade avec maman. Elle pleurait sans arrêt du matin au soir, sauf lorsqu’elle dormait. Je me souviens qu’un jour quelqu’un de la famille a demandé à ma mère « mais comment fais-tu pour supporter ces pleurs »? « Je ne les entends plus avait répondu ma mère ». Lorsqu’elle avait envie de quelque chose, elle le demandait en pleurant. C’était ainsi,  et chacun s’en était fait une raison. Aujourd’hui nous aurions couru consulter un psy, mais en ces années-là, de plus en pleine guerre, tous les comportements étaient permis.

De caractère plutôt effacé, réservée, toujours dans le soucis de ne pas gêner et de respecter les autres, j’étais à l’opposé de ma petite soeur qui dès qu’elle l’a pu, a essayé de prendre le dessus sur moi. Je me souviens du jour où, de rage elle m’a mordu le ventre me laissant la trace ensanglantée de toutes ses petites dents. Je ne me défendais pas car elle était petite et ce n’était pas dans ma nature. Elle voulait me dominer, mais maman fut ferme et sut la calmer. Elle ne recommença plus.

Quand j’étais enfant, elle était bébé. Quand j’étais adolescente, elle était enfant, ainsi de suite… Malgré tout, et surtout avec les épreuves que nous avons vécues et partagées,  notre amour l’une pour l’autre s’est renforcé au fil des années, jusqu’à devenir des âmes soeurs. Mais un jour, la maladie est arrivée et l’a emportée en me laissant à jamais seule, face à ma peine immense. Elle me manque tant !

 

 

JUILLET 1962 SEPARATION

Après 8 années de guerre, j’ai 10 ans, nous sommes en 1962. L’indépendance de l’Algérie est déclarée le 01 juillet et sera célébrée le 05 juillet.

Mes parents ont fait le choix de rester en Algérie après l’indépendance, espérant qu’une vie y soit possible. Inquiets pour notre sécurité, ils décident de nous envoyer ( ma soeur et moi) en France avec Jacqueline (ma cousine) et son mari, et Albert (mon jeune oncle) et sa femme, le temps de la célébration de l’indépendance . Notre destination est Toulouse puisque le mari de ma cousine a une soeur qui vit là-bas.

Quelques jours avant le 05 juillet, nous partons pour Oran, à 60 kilomètres où nous devons prendre un avion. Quel sentiment étrange de découvrir une ville déserte  avec des stigmates de guerre. Tout es dépeuplé, le bord de mer, le centre, une ville si vivante habituellement. La plupart des français ont quitté l’Algérie. Nous nous rendons donc à l’aéroport qui se trouve à la Sénia dans la périphérie d’Oran.

Stupeur ! En arrivant nous voyons les gens entassés, les uns assis sur des bancs, les autres sur leurs sacs ou valises. Il y a des enfants, des personnes âgées, tous ont les traits tirés par l’attente et la fatigue. Certains attendent un avion pour Paris, Marseille, Bordeaux. Toutes les destinations sont possibles mais il n’y a pas d’avion. Il fait très chaud, nous avons faim et soif. Nous ne trouvons qu’une baraque qui vend des sandwichs de misère, le pain est sec par la chaleur écrasante et a du mal à retenir le camembert coulant et odorant. Pas le choix, il n’y a que ça…

Des personnes sont là depuis quelques jours. Les abords de l’aéroport de La Sénia  sont ainsi devenus des lieux d’entassement, de désordre indescriptible et de désespoir. C’est un chaos humanitaire . Deux tiers des français restants, sont pris au piège du manque de moyens de transport. Et pour cause : il n’y a pas eu  d’avion ajoutés pour répondre à l’immense et prévisible torrent des départs. Au contraire, tout a été supprimé.

Je suis choquée de voir tant de monde, tant de désespoir, tant de larmes. Voir des personnes âgées pleurer, c’est terrible pour un enfant. Nous, nous partions pour quelques semaines, mais eux, partaient pour toujours. Je suis touchée par les regards. Les uns expriment le désespoir, les autres la peur, l’angoisse, le néant…

En fin de journée, nous trouvons un hôtel où nous passerons  les nuits jusqu’à ce qu’un avion vienne nous chercher.

Premier jour aucun avion n’a atterri ou décollé. Deuxième jour idem, sauf que les gens sont de plus en plus stressés, énervés, fatigués ou plutôt épuisés. Le deuxième soir alors que nous étions à l’hôtel, je me souviens qu’une bombe a explosé, des tirs de mitraillettes ont retenti. Malheureusement ces bruits étaient devenus familiers à mes oreilles.

Chaque matin nous partions pour l’aéroport et chaque soir nous rentrions à l’hôtel. Je me souviens d’une discussion des 4 jeunes adultes, nos accompagnateurs. Mon oncle et sa femme ont décidé de rebrousser chemin et rester en Algérie. Nous n’étions plus que 4 à partir. Ma soeur et moi nous ne décidions rien, nous suivions les adultes.

Le 04 juillet, la veille de ce qui devait être une fête, nous nous rendons à La Sénia. Encore une journée chaude et compliquée nous attendait.

A 17H un avion s’est posé…. Nous nous sommes tous rués pour écouter ce qui allait être annoncé au micro:  » un DC4, envoyé par l’Allemagne en destination de TOULOUSE ».

Cet unique avion en 4 jours d’attente allait à TOULOUSE. Merci mon Dieu, cest un miracle! Nous nous sommes orienté vers la passerelle. Il y a eu des bousculades pour entrer dans l’avion, il fallait le remplir, les places n’étaient pas nominatives. . Ma cousine , ma soeur et moi étions dans l’avion quand soudain le commandant de bord dit STOP.  Le mari de ma cousine était sur la passerelle. Le commandant nous ordonne de nous asseoir, et miracle, il restait une place vide qui fut attribué à mon cousin.

C’était la première fois que je prenais l’avion, la première fois que j’allais en France, la première fois que j’allais boire du jus d’ananas. L’avion n’était pas très confortable, il y avait beaucoup de turbulences et je me souviens avoir vomis.

J’ai mis du temps avant de reboire du jus d’ananas, je trouvais ça exécrable.

Je pensais à mes parents qui étaient restés à Rio-Salado. C’était ma 2ème séparation.

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Je pensais aussi à toutes ces familles qui étaient restées à l’aéroport contre leur gré.

Arrivés à Toulouse, tout est allé très vite. 2 jours à Toulouse, puis 1 jour à Mazamet où ma cousine Claudine et son mari sont venus nous chercher. Claudine est la soeur se Jacqueline avec qui nous avons fait le voyage. Mariée à un beau militaire, elle est installée en France depuis 3 ans. C’est chez elle que je vais découvrir les Landes, Dax et la côte basque. Je trouve que la nature est belle, verte. Je suis habituée à la terre aride, la chaleur et le sirocco.

J’avais pour consigne de m’occuper de ma soeur, lui faire sa toilette et la coiffer. Je n’avais que dix ans et j’étais une petite maman. Ma soeur souffrait sans maman, moi aussi. pas de téléphone, le courrier fonctionnait mal, mon Dieu que c’était dur.

Un dimanche, pour nous changer les idées, Claudine nous a amené au cinéma à Dax. Je serais incapable de dire quel film nous avons été voir.  Par contre je peux vous détailler la violence de l’actualité qui est passée ce jour-là à l’écran avant le film. Pour les plus jeunes je dirais qu’ à la place  des publicités, nous avions des images de l’actualité. Ce que j’ai vu m’a rendue malade. J’ai été prise de maux de ventre et j’ai demandé à sortir.

ORAN 62

Rappelez-vous, j’ai quitté l’Algérie le 04 juillet à La Sénia aéroport d’Oran et le 05 c’était la fête de l’indépendance. Sur le grand écran j’ai vu le massacre qui a eu lieu à Oran et à La Sénia. Les gens ont été égorgés, fusillés ou enlevés. c’était insupportable à voir mais tout ce qui s’est passé dans ma tête et dans mon corps était d’une violence indescriptible. Mes parents, papa maman, sont-ils vivants ? Je ne voulais même pas imaginer. J’aurais préféré mourir avec eux. Cette séparation a été très très dure, elle a duré un bon mois.

Début août, un soir, il faisait nuit, je pense qu’il était entre 21H et 22H, quelqu’un a frappé à la porte. J’étais à l’étage, jouant avec mon cousin, je me penche à la fenêtre pour voir qui peut bien venir à cette heure là. Quel choc de voir les cheveux de maman, elle était debout, et le taxi qui l’avait amenée, démarra et s’enfuit dans la nuit.

A partir de ce moment, plus rien n’existait que ma mère. Je suis descendue et la scène qui est restée à jamais gravée dans ma mémoire, c’est maman assise avec toute la famille autour d’elle. Ma petite soeur qui était dans ses bras  a été prise de tremblements impressionnants que rien ne pouvaient calmer. Elle ne pouvait dire un mot, elle fixait ma mère de ses grands yeux noirs. Je crois que tout ce qu’elle n’avait pas exprimer, son corps le faisait. Cela a duré un très grand moment. Mes sentiments étaient partagés entre l’envie que maman me prenne dans ses bras et la peine de voir ma soeur dans cette souffrance immense que je partageais.

Quel soulagement mon Dieu, d’être avec sa maman. Elle est vivante et papa aussi, je vais pouvoir retourner dans mon pays natal. J’ai eu ce sentiment que plus rien ne peut vous arriver parce que maman est là.

Je me suis documenté sur cette journée du 05 juillet 1962 à Oran. Avant internet, je me suis acheté des livres et avec internet j’ai pu voir et revoir le film d’actualité que j’avais vu au cinéma. J’ai vu cet été, ma cousine avec qui j’avais fait le voyage, je lui ai posé beaucoup de questions pour vérifier si mes souvenirs étaient fidèles à la réalité.

Pourquoi j’écris mon histoire ? Pour moi et pour mes enfants. Pour moi car c’est un exutoire et je pense sincèrement que mon histoire est singulière, riche en évènements aussi bien tragiques que merveilleux. Pour mes enfants car il y a des questions qu’ils ne penseront pas à me poser, et l’écrit est la meilleure façon de donner la même information à chacun. C’est important de transmettre l’histoire familiale, c’est mon avis.

Je n’écris que le ressenti et le vécu d’une enfant de 10 ans, sans jugement.

ENLÈVEMENT (2)

 

J’avais 10 ans et malgré ces années de guerre, d’angoisses, de mauvaises nouvelles, j’allais  à l’école, je voyais mes cousins et cousines en semaine ou le dimanche. J’ai même pu  fêter  mon anniversaire en janvier. Maman nous avait préparé des beignets, des gâteaux et du chocolat chaud. Une fois rassasiés nous avons fait des jeux d’extérieur. L’hiver n’était pas aussi froid qu’en France. En Algérie, nous n’avions pas besoin de chauffage ni de grosses vestes. Nous sortions en pull ou en gilet tricoté mains, c’était la passion de maman. J’ai mis mon premier manteau et des bottes,  en arrivant en France.J’ai vraiment souffert du froid le premier hiver.

Un matin d’avril, alors que je dormais paisiblement, je fus réveillée par les pleurs et les cris de ma mère. « Pierre, mon frère ! Pierre, où es-tu ? Seigneur où est mon frère « ? Ces mots étranglés entre les sanglots étaient terrifiants ! Que se passait-il ? J’ouvris les yeux et vis maman sortant des vêtements de la commode et de l’armoire pour remplir un sac.  Maman, ma petite petite maman, toi qui a déjà tant souffert ! Que nous arrive t-il ? Quel drame!

Un ami de la famille était venu du village voisin, avertir ma mère de l’enlèvement de son frère (42 ans). La veille, alors qu’il sortait de son travail, en voiture, 2 véhicules, un de chaque côté de la chaussée, lui ont barré la route. Il y a eu une collision et mon oncle blessé, a été emporté, captif. Il était marié et père de 4 enfants. Ma mère est allée rejoindre ma tante pour l’épauler et l’aider. Quel immense épreuve! Le danger nous guettait tous, partout.

À partir de ce jour, beaucoup de choses ont changé dans mon quotidien. Ma mère se rendait chez ma tante tous les matins, amenant avec elle ma petite soeur qui avait 4 ans. Je restais seule à la maison. Mon père travaillait et me prenait souvent avec lui. Il partageait beaucoup d’activités avec moi. Il faisait tout pour me distraire. C’est à cette période qu’il m’ appris le plus de choses comme conduire de gros engins ou diriger une calèche et son cheval.

Ma mère me manquait beaucoup. Un jour en son absence j’ai demandé à mon père de me conduire chez le coiffeur. Je ne sais pas pourquoi ce jour-là j’ai fait couper mes longs cheveux blonds.  Peut-être qu’inconsciemment je voulais montrer  à ma mère que j’étais là, qu’elle me remarque, je ne sais toujours pas…Mon père me trouvait belle et était fier de moi.

Les jours et les semaines passaient et je lisais le désespoir dans les yeux de maman. Etait-il vivant, prisonnier, souffrait-il, pensait-il à nous ? Mon tonton, cet homme qui aimait tant la vie. Il était le bon vivant de la famille. Le travail, les copains, la bonne bouffe, les femmes, la fête, il vivait à cent à l’heure. Chez lui la maison était toujours pleine. Il a été le premier de la famille à avoir un téléviseur. Il avait la plus belle voiture et la plus jolie maison. Il avait tout réussi, et brusquement tout s’est arrêté.

Ma tante a tout fait pour le retrouver ou avoir un indice, une trace mais rien, rien. Pendant que maman s’occupait des enfants, elle parcourait des endroits dangereux pour essayer de le récupérer. Elle n’avait peur de rien et prenait de grands risques. Elle partait seule en voiture, dans les petites routes de montagne. Elle était courageuse, elle voulait négocier sa libération, persuadée qu’il était vivant.

Les mois ont passé laissant toute la famille épuisée et désespérée. C’est seulement 7 mois après l’enlèvement qu’elle a eu une information. D’après la personne qui très discrètement lui a donné l’info, un papier glissé sous la porte, mon oncle était enterré à un endroit précis. Accompagnée par l’armée, elle s’est rendue sur les lieux. Il a fallu creuser pour vérifier si cela était vrai, ça l’était. Il a fallu que ma tante l’identifie. Il ne restait que le squelette. La dentition était la sienne, il portait aussi son alliance en or. J’ai su que ma tante s’est évanouie car au moment de sortir le corps, la tête est tombée.  Cet évènement nous a tous traumatisés.

Pendant plus de 12 ans je rêvais régulièrement que mon oncle revenait, je l’aimais tellement.  Ces cauchemars ont cessé le jour où j’ai épousé un jeune homme qui portait le même prénom, coïncidence ? Ma mère a eu beaucoup de mal à se remettre de ce deuil.

D’après l’informateur, mon oncle a été torturé mais il devait être relâché. Malheureusement cela n’a pas été possible car son état physique s’était dégradé. Il a été « achevé. »

Je n’ai ni rancoeur ni haine. Mes parents m’ont enseigné l’amour et le pardon. Ils m’ont surtout donné l’exemple, je leur suis reconnaissante.